Cueillette alpine, phytothérapie et artisanat : l’âme du terroir de Belledonne

Cueillette alpine, phytothérapie et artisanat : l’âme du terroir de Belledonne

Des plantes et des hommes : la montagne bienfaitrice

Depuis des siècles, le massif de Belledonne nourrit non seulement les corps, mais aussi les esprits et la santé des hommes grâce à ses plantes bienfaisantes. Loin des pharmacies modernes, la montagne a longtemps été la principale ressource médicinale des communautés alpines. On y cueillait une multitude de plantes sauvages pour soigner les maux du quotidien ou confectionner des breuvages réconfortants. Cet héritage d’herboristerie et de phytothérapie traditionnelle demeure bien vivant en Belledonne, transmis de génération en génération et aujourd’hui réinterprété par de nouveaux artisans du naturel.

Au fil des saisons, les cueilleurs de Belledonne partaient récolter ce que la montagne offre de meilleur. Au printemps, dans les prés et lisières, c’était le moment de ramasser le plantain (Plantago major et lanceolata), aux vertus apaisantes sur les piqûres et irritations, ou les jeunes pousses d’ortie riche en fer pour en faire des soupes revigorantes. En début d’été, dès la Saint-Jean, fleurissaient l’arnica montana sur les pelouses d’altitude : cette fleur jaune emblématique, surnommée “tabac des Vosges”, était précieusement récoltée (avec parcimonie car elle est rare) pour élaborer des macérations huileuses ou alcooliques, efficaces en friction contre les contusions et douleurs musculaires. L’arnica figure encore aujourd’hui dans de nombreux baumes et gels de soin “montagnards”.

En juillet, les plantes médicinales alpines sont à leur apogée. Sur les pentes de Belledonne, on pouvait cueillir l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) – une plante commune aux propriétés cicatrisantes et digestives – ou la reine-des-prés dans les prairies humides, source d’acide salicylique (ancêtre de l’aspirine) pour calmer fièvres et douleurs. Les femmes connaissaient bien l’alchémille (Alchemilla alpina et vulgaris), ces “manteaux de Notre-Dame” aux feuilles perlant de rosée, utilisées en infusion pour leurs bienfaits sur les troubles féminins. Dans les clairières élevées et les coupes de bois, l’épilobe à fleurs pourpres (Epilobium angustifolium) était récoltée : en tisane, cette plante aide à soulager les problèmes urinaires et digestifs. On en faisait aussi des infusions fermentées, à la manière du thé, pour une boisson locale parfumée.

Plus haut sur les moraines et rocailles, quelques hommes téméraires allaient chercher des plantes d’altitude aux vertus réputées miraculeuses. Le cas le plus célèbre est celui de la vulnéraire des Chartreux (Anthyllis vulneraria alpina), petite fleur jaune accrochée aux parois calcaires, très recherchée pour ses supposées propriétés cicatrisantes et reconstituantes. Sa cueillette, comme celle du génépi, était dangereuse car la plante pousse dans des falaises escarpées : “Certains sont morts en allant la chercher”, racontait-on dans les villages voisins de Belledonne  . Mais pour qui la trouvait, quel trésor ! On en faisait macérer quelques brins dans de l’eau-de-vie pour obtenir la fameuse huile de vulnéraire, remède de choc contre les plaies et les coups. De même, les sommets de Belledonne abritent quelques stations d’armoise génépi (Artemisia umbelliformis), la mythique petite plante argentée des éboulis, ingrédient des liqueurs montagnardes. Là encore, il fallait mériter sa récolte, en escaladant des pierriers instables à plus de 2 500 m d’altitude. Le génépi récolté à la fin de l’été servait à préparer la liqueur de génépi, emblématique digestif des Alpes apprécié pour “se retaper” après une journée au froid.

Toutes ces pratiques de cueillette relevaient d’un savoir empirique affiné au fil du temps. Les “simples” (nom donné autrefois aux plantes médicinales) faisaient partie intégrante de la vie en montagne : on connaissait l’herbe qui guérit la toux, celle qui aide à dormir, celle qui donne de l’appétit ou soigne les rhumatismes. Les mémoires locales regorgent de recettes de tisanes, de vins médicinaux (vin de gentiane contre la fatigue, vin de noix au début de l’été…) et de baumes artisanaux. Bien sûr, tout n’était pas que médecine : beaucoup de plantes servaient aussi aux plaisirs gustatifs. Les baies sauvages de Belledonne – myrtilles, framboises, fraises des bois, airelles rouge – étaient précieuses pour nourrir et régaler, en confitures ou tartes. Les champignons abondent en automne dans les forêts de Belledonne (bolets, chanterelles, lactaires délicieux), ajoutant aux provisions d’hiver. Quant aux plantes aromatiques, on allait cueillir le thym serpolet sur les pelouses sèches, le génépi comme on l’a vu, mais aussi la gentiane jaune (Gentiana lutea) dont la grosse racine amère, une fois séchée et mise à macérer, donnait une liqueur digestive très prisée ou entrait dans la composition d’apéritifs (la gentiane est l’ingrédient phare du Suze et d’autres bitters). La racine d’angélique (Angelica archangelica), elle, servait à aromatiser eaux-de-vie et sirops, tout comme la génépi et la vulnéraire alimentaient d’authentiques elixirs.

Aujourd’hui, cet héritage de cueillette en montagne connaît un regain d’intérêt, porté par la vogue du naturel et du local. Des cueilleurs professionnels se sont installés autour de Belledonne, pratiquant une cueillette durable et réglementée des plantes sauvages. Par exemple, l’association L’Écho Sauvage propose des sorties pour apprendre à reconnaître et cueillir les plantes comestibles et médicinales de manière responsable, avec respect de l’environnement  . On réapprend ainsi les gestes d’antan : comment prélever sans arracher, ne prendre que ce qui est nécessaire, laisser toujours une part à la régénération et aux autres usagers de la montagne (notamment la faune). La notion de cueillette éthique est mise en avant : quotas de prélèvement, respect des espèces protégées (il est bien sûr interdit de toucher aux espèces rares comme l’arnica là où elle est protégée, ou la nigritelle noire, une petite orchidée odorante très localisée). Grâce à ces initiatives, un nouveau public découvre les trésors cachés de la flore de Belledonne et leurs usages.

Artisanat montagnard et valorisation du terroir : un héritage qui se perpétue

Le massif de Belledonne a inspiré au fil du temps tout un éventail d’artisanats montagnards, liés à ses ressources naturelles. Bois, pierre, métaux, laine, plantes : la montagne fournit la matière première, que la main de l’homme transforme avec savoir-faire. Cet artisanat du terroir, loin d’avoir disparu, connaît une belle continuité et même un renouveau, souvent porté par de petites entreprises locales attachées à la tradition et au développement durable.

Parmi les productions phares figure bien entendu le travail du bois. Les vastes forêts de Belledonne ont de tout temps offert du bois d’œuvre de qualité. Jadis, on fabriquait des cloches en épicéa pour les bêtes (certains artisans tourneur sur bois réalisent encore des colliers de cloches en bois sculpté), on bâtissait les chalets en madriers de sapin, on fendait des bardeaux de mélèze pour couvrir les toits. Aujourd’hui, des artisans charpentiers et menuisiers perpétuent ce savoir-faire dans la construction de chalets ou la restauration du patrimoine bâti. On voit aussi renaître l’art du bois tourné et sculpté : par exemple, un atelier de tourneur à Theys réalise de superbes objets (bols, coupes, stylos) en bois de cèdre ou de noyer locaux, en s’inspirant de la nature alpine. La filière bois se veut de plus en plus respectueuse (gestion durable des forêts de Belledonne, circuits courts entre la coupe et l’atelier) afin de préserver la ressource.

Autre pilier de l’artisanat d’ici : le travail de la laine et des fibres naturelles. Avec les troupeaux ovins en alpage, la laine a longtemps été une richesse. On file et on tisse encore en Belledonne : un petit atelier textile du côté d’Allevard valorise la laine des moutons locaux en la transformant en écharpes et bonnets haut de gamme. De même, la fabrication de vêtements en laine tissée ou en peau lainée (manteaux, chaussons) se retrouve chez quelques artisans, mélangeant techniques traditionnelles et design contemporain pour séduire une clientèle recherchant l’authenticité. On peut également mentionner la vannerie (utilisant osier et bois souple récoltés en vallée) ou la poterie utilisant des argiles locales, qui comptent des praticiens talentueux sur le territoire.

Mais s’il est un domaine où Belledonne excelle, c’est bien celui de la transformation des plantes du terroir. Nous avons vu l’importance des plantes dans la cueillette traditionnelle : cette importance se reflète dans des produits artisanaux de grande qualité. Distilleries et fabriques se sont établies pour extraire les essences de la montagne et les sublimer en produits d’exception. Par exemple, au gré de vos visites, vous pourriez tomber sur un petit atelier distillant des huiles essentielles de sapin ou de pin cembro, capturant dans de petits flacons l’âme olfactive de la forêt. D’autres transforment les baies sauvages en sirops et liqueurs : le sirop de myrtille ou de cynorrhodon (fruit de l’églantier) que l’on mélange à l’eau est une madeleine de Proust pour bien des enfants du pays.

Dans cette lignée de valorisation du terroir alpin par les plantes, une jeune marque locale s’est fait un nom : Héritage des Alpes. Basée près de Grenoble, cette maison artisanale s’inspire des savoirs ancestraux de la montagne pour créer des produits contemporains d’une grande finesse. Elle s’illustre notamment par la cueillette éthique de plantes sauvages dans les alentours de Belledonne, qu’elle utilise pour élaborer des extraits naturels, des cosmétiques et des parfums au caractère alpin affirmé. Edelweiss, épilobe, immortelle des montagnes… ces botaniques rares et précieuses, récoltées à la main dans le respect de la ressource, sont distillées ou macérées selon des méthodes traditionnelles afin d’en extraire les principes actifs et les arômes les plus purs  . Le résultat ? Des sérums, des savons au lait d’ânesse et aux herbes alpines, des eaux florales ou encore des eaux-de-vie artisanales qui évoquent la flore de Belledonne. Sans verser dans le discours commercial, on peut saluer la démarche d’Héritage des Alpes : en mariant savoir-faire ancestral et innovation verte, cette marque fait revivre l’esprit des cueilleurs d’antan tout en créant des produits adaptés aux envies d’aujourd’hui (bien-être, naturalité, luxe discret). C’est un bel exemple de la façon dont Belledonne inspire encore, en 2025, des initiatives locales porteuses de sens – où l’économie reste à taille humaine et connectée à la terre.

Le terroir de Belledonne s’exprime également à travers ses produits gourmands, issus d’un artisanat alimentaire exigeant. Nous avons évoqué les fromages et charcuteries, mais n’oublions pas le chaudron du confiseur qui mijote les fruits de montagne en gelées exquises, ni la brasserie locale qui brasse des bières artisanales en faisant infuser des plantes alpines (bruyère, génépi, voire cônes de mélèze) pour des cuvées originales. Même le pain retrouve des couleurs locales, avec des boulangers utilisant des farines anciennes du Grésivaudan et parsemant leurs miches de graines de carvi ou de noix du cru. Chaque bouchée ou chaque gorgée raconte la montagne, et de jeunes entrepreneurs l’ont bien compris en remettant au goût du jour ces recettes d’hier.

Enfin, il convient de mentionner l’importance du patrimoine culturel immatériel de Belledonne – chansons, contes, savoir-faire oraux – qui participe à l’identité du massif. Les veillées d’autrefois au coin du feu, où l’on chantait en patois dauphinois ou arpitan, renaissent lors de festivals locaux ou de soirées organisées par des associations culturelles. Des événements comme Belledonne et Veillées invitent habitants et visiteurs à partager ce patrimoine vivant. Là encore, c’est une forme d’artisanat – celui des mots et de la mémoire – qui perdure et se réinvente, transmettant l’âme de la montagne à travers les générations.

Belledonne, massif discret à l’ombre des géants alpins, se révèle à qui prend le temps de l’écouter. Son histoire humaine et géologique a forgé des paysages sublimes et un caractère bien trempé. Sa biodiversité riche fait de chaque randonnée un voyage naturaliste unique, entre vols d’aigles, flore rare et traces d’animaux. Son climat contrasté rappelle la puissance des éléments et la nécessité de les respecter. Ses sentiers invitent à la découverte lente, immersive, loin du tourisme standardisé, tandis que ses traditions de cueillette et d’artisanat montrent que le lien entre l’homme et la montagne peut rester harmonieux et vertueux.

En Belledonne, l’amateur de grands espaces trouve matière à s’émerveiller, l’éco-voyageur exigeant trouve une authenticité sans artifices, et le passionné de terroir découvre un monde de saveurs et de savoir-faire perpétués avec amour. La montagne offre ici un condensé de ce que les Alpes ont de plus précieux : la beauté sauvage et la culture alpine vivante, réunies dans un équilibre subtil.

Que vous veniez arpenter les crêtes de Belledonne sac au dos, herboriser dans ses prairies, rencontrer ses habitants ou simplement contempler ses paysages, vous repartirez changé. Car toucher du regard et du cœur un tel massif, c’est recevoir un peu de sa force tranquille et de sa poésie. Belledonne, la “belle dame” des Alpes, offre à ses visiteurs un héritage inestimable : celui d’une nature préservée et d’un art de vivre montagnard inspirant, qu’il nous appartient à notre tour de chérir et de transmettre. Prenez-en soin lors de votre prochain voyage sur ses sentiers – et laissez un peu de votre cœur là-haut, il y sera en bonne compagnie.